«Les enfants placés, cela parle à tout le monde en Suisse»
Entretien avec Léa Fazer, réalisatrice de Placée, dont les deux premiers épisodes seront diffusés en ouverture du Prix Farel 2026.
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Léa Fazer a écrit et réalisé la nouvelle série en six épisodes de la RTS, Placée (Rita Productions, RTS Radio Television Suisse), dont les deux premiers épisodes seront diffusés en ouverture du Prix Farel 2026. Tournée dans le canton de Neuchâtel, avec en vedette Isabelle Carré, elle revient sur le traumatisme vécu par de nombreux enfants placés en Suisse. La réalisatrice a choisi le polar pour évoquer cette question: l’héroïne découvrant que la mort de sa mère, à qui on l’avait arrachée après une grossesse non désirée, n’était peut-être pas accidentelle. Un suspense haletant jusqu’au bout pour une série de grande qualité, tant par son écriture, sa réalisation que son casting.
Comment en êtes-vous arrivée à traiter ce sujet des enfants placés, qui fut une question très douloureuse dans notre pays, à tel point qu’en 2010 et en 2013, la Suisse a présenté ses excuses aux personnes placées ou internées?
Léa Fazer: Je voulais tourner une fiction en Suisse que l’on ne pouvait pas faire ailleurs. La question des enfants placés, cela parle à tout le monde ici, cela a fait beaucoup de bruit et il y a eu des documentaires et même un film sur le sujet. Restait à trouver le bon angle. Je ne voulais pas d’une série se déroulant dans les années 1960 ou 1970. L’idée était de montrer que ce que ces enfants ont subi alors se ressent toujours aujourd’hui dans leur famille. Tania (Danaé Dario) fait une dépression post-partum et veux savoir d’où cela vient. Elle interroge sa mère, Christine (Isabelle Carré), qui a toujours été distante avec elle et qui elle-même avait été arrachée à sa mère enfant. C’est la transmission du traumatisme. Restait à y ajouter un meurtre, une enquête, pour donner du rythme et de l’intensité au récit.
Le placement des enfants a eu des conséquences multiples, dont vous vous faites très bien l’écho, comment vous êtes-vous documentée sur la question?
LF: Nous avons rencontré des universitaires, des historiens, mais également beaucoup d’anciens enfants placés. Il y a autant de cas que d’enfants. Mais, cela m’a sidérée, une phrase revenait tout le temps dans leur bouche: « Lui (ou elle) est encore en vie, sans être inquiété. Je n’ai pas eu le courage à l’époque, je suis étonné que personne ne l’a tué(e) ».
C’est fou qu’il y ait eu autant de cas d’abus, non?
LF: Il faut évidemment replacer cela dans le contexte de l’éducation de l’époque. On n’avait pas la même conscience de la souffrance des enfants. Même dans une famille aimante, si l’un des enfants disait avoir été touché par un prêtre ou un assistant social, on ne le croyait pas. Alors évidemment, c’était encore pire chez les enfants placés. Et ils coûtaient cher. La première chose qu’un canton faisait, c’était de savoir si l’enfant n’était pas originaire d’un autre canton pour l’y renvoyer, et souvent, c‘était l’Église qui finissait par les prendre, les confiant à des bonnes sœurs débordées qui n’étaient pas formées pour cela.
La position de faiblesse de ces enfants était donc la porte ouverte à de multiples abus.
LF: Celui qui n’a plus de parent pour le protéger, que personne ne suit depuis longtemps, est totalement vulnérable. L’une des pires choses qu’on leur ai faites, c’est de les empêcher d’étudier. Et comme dans la série, des personnes qui s’occupaient de ces enfants n’ont pas hésiter à les voler.
Comment avez-vous fait votre casting?
LF: Je voulais qu’il soit très suisse, Mais il ne faut se mentir, quand on a une star, une tête d’affiche, cela aide à financer le projet. J’ai pensé à Isabelle Carré, notamment parce que son aspect, sa fragilité, fait que c’est une femme que la police aurait du mal à soupçonner. Je lui ai envoyé le scénario et elle a dit oui tout de suite. C’est une actrice qui aime les sujets forts, il faut que cela la touche, la concerne.
Elle qu’on voit d’habitude si douce et d’une dureté incroyable ici, cela change!
LF: Oui, elle a fait un travail formidable, mais heureusement qu’à la fin la douceur revient dans la famille. Cela aussi j’y tenais. Ces enfants ont eu des histoires extrêmement douloureuses, mais cela peut se réparer. Il faut beaucoup de travail.
C’est fou de se dire que c’est le premier rôle de Danaé Dario, qui est épatante.
LF: Il y a eu une rencontre sur ce tournage entre elle et Isabelle Carré. Cette dernière s’est montrée très généreuse. Pour le compagnon de Tania, jouée par Danaé, j’ai choisi Christian Mukuna, car je voulais sa présence silencieuse, rassurante, un personnage sans histoire, comme le mari de la policière dans le film des frères Cohen, Fargo, qui collectionne les timbres.
Et Roland Vouilloz, qui joue un ancien enfant placé, est formidable.
LF: Oui, il mêle colère et douleur magnifiquement. Pour tout le casting, je voulais que les rôle aillent aux comédiens de manière évidente.
Pourquoi avoir choisi Neuchâtel comme cadre?
LF: J’en avais assez de l’Arc lémanique et des Alpes. Je voulais montrer une autre image de la Suisse romande. Il n’y a pas eu beaucoup de fiction à Neuchâtel et je ne regrette pas mon choix. En tournant à Chaumont, Auvernier ou au centre de Neuchâtel, nous avons découvert des endroits fantastiques et l’accueil a été incroyable, notamment parce qu’il y avait Isabelle Carré. Mais je précise que les événements de Placée aurait plus difficilement pu se passer dans ce canton que chez ses voisins. Déjà parce que Neuchâtel n’est pas catholique, mais surtout parce qu’il était plus progressiste. On poussait les enfants placés à étudier, par exemple. Nous avons donc imaginé que le personnage d’Isabelle est venu vivre à Neuchâtel à l’âge adulte après une enfance dans le canton de Fribourg.
Pourquoi cette idée, lors des flash-backs, de faire de la mère de Christine une chanteuse dans un groupe de rock?
LF: Parce que je voulais montrer que Rose était une fille de son temps, à une époque qui bougeait et qui, finalement, ressemble aux jeunes filles d’aujourd’hui. Sauf que dans ces années-là, lorsqu’il y avait une grossesse non désirée, à la place d’aider ces femmes, on les enfonçait encore plus, on les punissait. Placer leurs enfants était une véritable forme de répression des mœurs.
Placée a bien démarré puisqu’elle a reçu récemment le prix de la meilleure série francophone au Festival de la Fiction de la Rochelle.
LF: J’en suis très fière, très contente. La fiction francophone en Suisse est très discutée ces temps. Recevoir un tel prix valide la qualité artistique de Placée et donne une légitimité à la fiction romande, comme d’ailleurs la qualification de Uniformes, à La Rochelle, où la série a été applaudie.
Propos recueillis par Michel Pralong
Placée, de Léa Frazer, les deux premiers épisodes seront projetés après la cérémonie d’ouverture le jeudi 19 novembre à 19h30, Cinéma Rex, Neuchâtel, infos sur prixfarel.ch
Bio
Née en 1965 à Genève, Léa Fazer est une actrice et réalisatrice qui, après avoir écrit et mis en scène des pièces de théâtre, réalise son premier long-métrage en 2004, Bienvenue en Suisse, avec Vincent Perez et Emanuelle Devos. Elle débute également son travail pour la télévision en 2016 avec le téléfilm Meurtre à la Tour Eiffel. Au cinéma, on lui doit également Ensemble c’est trop avec Nathalie Baye et Pierre Arditi ou Maestro, avec Michael Lonsdale et Pio Marmaï. Pour la télévision, elle a réalisé la mini-série Sacha avec Sophie Broustal et Michel Voïta et France 2 diffuse actuellement la série Les aventurières, avec Fanny Cottençon et Elodie Frenck, dans laquelle on retrouve également Farid Bentoumi qui joue le policier Ramuz dans Placée. Léa Frazer a retravaillé avec Isabelle Carré sur le film Les vœux, qui sortira en 2027.
